La 27ème édition des États généraux du film documentaire se déroule du 16 au 22 août 2015 à Lussas, et nous sommes de la partie ! Pendant une semaine, vous pourrez découvrir, ici, des contenus originaux sur la manifestation : entretiens, informations, actus et quelques surprises…

Quotidiennement nous diffuserons des entretiens, captés et montés le jour même, avec des réalisateurs présentant leur film.

Pour ce premier entretien, nous avons choisi de faire une entorse à la règle, en demandant à Jean-Marie Barbe (producteur, réalisateur et membre de l’équipe de Tënk) de présenter l’état du documentaire d’auteur et la genèse du projet Tënk.

 

Entretien dans son intégralité : https://youtu.be/bbPad1PC8AM

Premier d’une série que nous espérons longue, cet extrait met en scène le cinéaste Jacques Deschamps, également intervenant à l’école documentaire de Lussas.

Il y est question du moment où un film en train de se faire nous en évoque un autre plus lointain, de l’image comme représentation d’une mémoire mentale…

 

Image : E. Mazowiecki

Le Mois du Film Documentaire organisé par Images en Bibliothèques commence dans trois mois. C’est à nos yeux un rendez-vous majeur. Il donne la possibilité aux bibliothèques, aux salles de cinéma et aux associations, dans toute la France, d’organiser des projections, de débattre et de réfléchir sur le genre.
Les habitués de la manifestation auront remarqué depuis deux ans, que les projections sont précédées de courts gestes documentaires [1], des bandes annonces réalisées par le master documentaire de création option réalisation de Stendhal/Lussas.

Pour cette année encore, le master est de la partie. Alors en attendant de découvrir les nouvelles « pépites » réalisées par la 15ème promotion, régulièrement nous diffuserons une bande annonce des deux éditions précédentes. Aujourd’hui, REFLEX d’Artem Iurchenko (2014).

REFLEX de Artem Iurchenko (2014)

 

Gestes documentaires, vous avez dit gestes documentaires ?

Dans la démarche documentaire, il coexiste deux approches pour filmer la réalité, celle du genre et celle du geste. Une distinction qui nous intéresse fortement. L’une documente, l’autre travaille l’imagination. Elles ont pour autant un point commun, celui de filmer le réel. Dans un très bon article pour Documentaire sur grand écran, Patrick LEBOUTTE (auteur, essayiste et enseignant) revient sur cette distinction.

Partir, au plus loin comme au plus proche, enregistrer d’autres gestes, d’autres corps, d’autres décors, d’autres savoirs, puis revenir ensuite pour transmettre cette connaissance du monde à ceux qui ne sont pas partis et qu’on appelle des spectateurs, ce mouvement définit bien la mission traditionnellement assignée aux images documentaires : rendre compte de la réalité à partir de la réalité même. Pour ma part, j’attends davantage du cinéma : qu’il ne se contente pas de filmer le monde, mais qu’il fasse voir au-delà ; qu’il ne l’entérine pas, qu’il ne le reflète pas, mais qu’il l’interroge, l’interprète et le construise, m’offrant de me situer personnellement face à lui. La vérité documentaire tient dans ce geste-là, elle est la vérité du cinéma : art de faire apparaître ce que nul encore n’avait perçu, expression de la relation particulière qui lie un cinéaste au monde, non pas le monde tel qu’il est, mais tel qu’il est toujours à constituer, au départ de soi, comme on le voit, comme on se voit. En ce sens, le cinéma documentaire est un usage du monde, l’exercice d’un regard devenu geste, et les films qui en résultent sont dès lors ceux qui nous regardent.

Au fond, il conviendrait de distinguer entre le genre et le geste documentaires. Genre documentaire : toute suite d’images dont les éléments préexistent au projet, existent en soi, dans le monde, constituant un déjà là indépendant du film à faire. Geste documentaire : opération menée sur le monde et l’image qui l’exprime, où le sujet filmant oublie ce qu’il savait au préalable du sujet filmé, au profit d’une nouvelle relation née de l’acte cinématographique lui-même, dans le présent du tournage et du montage, dans la disponibilité à leurs aléas ; où le travail du film ainsi conçu, au fur et à mesure qu’il se construit, est précisément ce qui documente tout à la fois le monde, le cinéma, le cinéaste et, au bout du parcours, le spectateur devant un écran. Le geste documentaire serait alors cet art socratique qui permet à chacun de se connaître soi-même.

Cette année, l’École documentaire de Lussas fête les 15 ans du master. L’occasion pour nous de revenir sur les anecdotes de tournages recueillies auprès des stagiaires et des étudiants des 10 premières promotions dans un ouvrage intitulé Le Ciel sous nos pieds. Tantôt drôles, tantôt éprouvantes, toujours significatives de la démarche documentaire, nous vous proposerons régulièrement l’une de ces anecdotes.

Pour cette première, nous avons sélectionné un texte de François Sculier, à propos du tournage de son film La main de dieu (ou la queue de renard).

Dans ce film, le réalisateur retourne dans le Péloponnèse, en Grèce. Il y était allé une première fois durant son enfance, et il le (re)découvre, 30 ans plus tard, dévasté par un incendie. Un même territoire, deux regards, deux réalités. L’anecdote parle de sa rencontre avec l’un des protagonistes.

 

 

Anecdote : La main de Dieu (ou la queue de renard)

La main de Dieu (ou la queue de renard) de François Sculier, 2009 (87 minutes)

Bêta

J’avançais au hasard des chemins, à pied, ici ou là. J’avançais au milieu d’un paysage qui ressemblait à la guerre, c’était un monde détruit, des maisons en ruine, des terres brûlées, des arbres brûlés, des cadavres d’animaux, puis des gens perdus, assis quelque part au milieu des tôles calcinées.

J’ai rencontré un vieillard au bord d’un chemin. D’un seul coup j’ai éprouvé de la sympathie pour ce visage. Je me suis approché, je l’ai suivi. Il m’a regardé. Il a compris que je ne parlais pas le grec. Je n’avais pas la langue, je n’avais pas d’interprète. J’étais un idiot. Je n’avais que l’intuition et une lettre écrite en grec qui expliquait pourquoi j’étais là. Il a lu la lettre, je l’ai suivi, je suis allé le revoir le lendemain. Il avait l’air d’avoir accepté ma présence assez gentiment, en même temps il s’amusait à me montrer son gros fusil. Il était avec sa femme, une vieille dame assez fantasque, un peu folle. Ils étaient en train de faire une travée dans une terre caillouteuse pour faire passer un tuyau. Ils n’avaient plus d’eau. Ils se relayaient pour bêcher parce que c’était fatigant. C’était la fin de la journée. La nuit tombait. « Qu’est-ce que je fais ? Je pose ma caméra et je vais les aider ? » Je les voyais, ils peinaient. Alors je pose ma caméra, je prends la bêche et je vais les aider.

« Mais qu’est-ce que je suis venu faire ici ? Je suis venu depuis la France, je suis arrivé là pour montrer la situation de ces gens, comment ils font pour s’en sortir ». Je me suis dit : « Arrête, continue à filmer ». J’avais honte et en même temps il fallait montrer ces deux vieux dans cette situation : ils sont tout seuls, personne n’est là pour les aider.

J’ai filmé. À ce moment-là, il s’est retourné, il m’a regardé, il s’est montré lui du doigt, il m’a montré du doigt et il a rigolé. J’ai compris qu’il me proposait d’échanger nos rôles. Puis il a repris sa bêche. Et il a bêché, bêché, bêché. À partir de ce moment, je crois qu’ils ont compris ce que je venais faire là. Quand ils ont eu fini leur travail, le mari est venu vers moi, il m’a tapé sur l’épaule et il m’a invité à boire un verre.

En wolof, langue d’Afrique de l’ouest, le mot « tënk » peut se traduire par « résume-moi ta pensée ». Dans le milieu du documentaire d’auteur, il désigne des rencontres internationales de coproduction organisées par deux associations, Docmonde et Lumière du monde.

Tënk est un projet de plateforme vidéo de documentaires dits « d’auteur » ou « de création ». Elle doit voir le jour au printemps 2016. Sa raison d’être : défendre ce genre, faire en sorte qu’il survive (dans un contexte de crise de la production), qu’il soit vu, que des films continuent à être produits. Tënk sera diffuseur, mais aussi à moyen terme coproducteur de nouveaux documentaires.

Le documentaire de création travaille l’intelligence sensible, il bouscule, questionne, intrigue, il donne à réfléchir sans livrer de conclusions prémâchées sur le monde. À une époque d’uniformisation de l’information, où l’image est omniprésente, où tout va vite, il montre une vision personnelle d’auteur, une réalité qui prend son temps, qui laisse le champ libre à l’interprétation.

Le projet Tënk est né à Lussas, petit village d’Ardèche méridionale réputé pour son festival en août, l’un des plus importants en Europe depuis près de 30 ans, les États généraux du documentaire. L’activité du « Village documentaire » pendant le reste de l’année, plus discrète, n’en est pas moins remarquable. Ce sont 40 personnes qui travaillent dans une dizaine de structures regroupant l’ensemble des maillons de la filière : formations (dont un Master 2 réalisation & production), résidences d’auteurs, sociétés de production et de distribution, centre de ressources et vidéothèque du documentaire (devenue pôle associé du dépôt légal avec la BNF), développement d’un réseau professionnel international de coproductions dans plus de 50 pays…