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Un Monde à Eprouver – 4 films sur l’expérience empirique

26 novembre 2020

 

Pour anticiper qu’une chute sur le bitume sera douloureuse ou que l’agencement d’un bourgeon conditionnera la forme finale d’une feuille d’érable, l’Être Humain – pour ne citer que lui – a su développer une méthodologie toute particulière proche de la démarche scientifique : l’expérience de l’échec. C’est en effet suite l’enchaînement de tentatives infructueuses pour imiter ses pairs qu’un enfant apprend à marcher et c’est après des centaines d’itérations peu probantes qu’un scientifique finit par faire des découvertes. Enfin, c’est par l’accumulation de ces savoirs que se construisent des systèmes basés sur la quête de l’efficience.  Comment parvient-on alors à standardiser le partage et l’application de ces connaissances empiriques ? Sur Tënk, découvrez quatre films qui questionnent la production et l’utilisation des connaissances.

 

LE MAÎTRE EST L’ENFANT de Alexandre Mourot

[2017, 100′]

 

Résumé :

Alexandre Mourot, réalisateur et jeune père, regarde sa fille faire sa propre expérience du monde. S’interrogeant sur sa scolarisation prochaine, il décide d’aller tourner dans une classe d’enfants de 3 à 6 ans de la plus ancienne école Montessori de France. Dans une salle accueillante, avec des fleurs, des fruits, beaucoup de matériel, Alexandre rencontre des enfants libres de leurs mouvements et de leurs activités, qui travaillent seuls ou à plusieurs dans une ambiance étonnamment calme. Le maître est très discret. Chacun lit, fait du pain et des divisions, rit ou dort en classe. Pendant une année, le réalisateur filme la mise en œuvre de cette pédagogie de l’autonomie et de l’estime de soi que Maria Montessori voyait, en pleine fureur de la première moitié du 20e siècle, comme la promesse d’une société nouvelle de paix et de liberté.

L’avis de Tënk :

Vous proposer « Le Maître est l’enfant », c’est aller du côté des formes documentaires qui instruisent une question. On n’est évidemment pas dans le film d’auteur qui bouscule les formes : la mission du film est de nous documenter sur une pratique pédagogique majeure, celle initiée et théorisée par Maria Montessori. Et Alexandre Mourot y parvient sans nous lasser et sans tomber dans des formes télévisuelles. Il tresse pour cela trois types d’écritures « classiques » : le cinéma direct, avec l’immersion dans une classe ; l’observation et la contextualisation par son commentaire ; et enfin la lecture en off des textes de Maria Montessori.
Et tout cela « tient ensemble » en bonne partie grâce au son. On chuchote, on parle à voix basse, pas d’agitation, pas de musique illustrative, et les voix off et commentaires sont au diapason. Cette dimension sonore crée une intimité et une adhésion de notre part, une poétique de l’attention, amplifiée par le filmage à hauteur d’enfant. C’est l’endroit ou le film rejoint dans sa forme ce qu’il documente, pour notre plus grand plaisir. Je crois que vous y serez sensibles.

Jean-Marie Barbe, producteur, co-fondateur des États généraux du film documentaire de Lussas

 

CHERCHE TOUJOURS de Etienne Chaillou et Mathias Théry

[2008, 52′]

 

Résumé :

Pourquoi les grains de sable des dunes chantent-ils en roulant les uns contre les autres ? D’où vient la forme des feuilles ? Pourquoi ce qui est dessous est toujours mieux que ce qui est à côté ? Quelle est la façon de caractériser au mieux le désordre ? Pourquoi l’huître est-elle nacrée ? Pourquoi il ne faut surtout pas être pédagogique ? Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à travailler ? En suivant au laboratoire ou sur le terrain de folles réflexions, d’étranges expériences, le film montre, pour une fois, l’enthousiasme communicatif, brouillon et drôle de scientifiques plus vrais que nature.

L’avis de Tënk :

Filmer des expériences comme dans une cour de récréation, c’est découvrir sans difficulté apparente un laboratoire de physique. Grâce à la même liberté, la même passion, la même intelligence que les chercheurs manifestent, jamais le travail des cinéastes n’a autant ressemblé à la science elle-même. Et jamais la représentation de la recherche ne s’est approchée autant d’un bon dessin animé. Comme si la jubilation était contagieuse ou la création identique.

Pierre Oscar Lévy, réalisateur

 

LE CHERCHEUR ET SON ARTICLE : UNE AVENTURE EN TROIS ACTES de Charlotte Arene (VOD)

[2015, 7′]

 

Résumé :

Ce court métrage d’animation décrit le processus de publication dans la recherche, en s’appuyant sur l’exemple d’une découverte dans un laboratoire en physique de la matière molle. Le film, tout en papier, raconte de façon poétique l’excitation des chercheurs lorsqu’ils pensent enfin tenir une bonne idée, puis le long processus de recherche, de rédaction qui mène à la publication de l’article scientifique.

L’avis de Tënk :

Enfin un film clair, simple, vraiment scientifique, où on apprend en regardant du vrai cinéma… C’est de l’animation certes, mais c’est du cinéma tout de même. De l’animation documentaire de haute volée… de la pixilation (technique où l’on filme image par image des objets) comme aux origines du cinématographe. Bref, on aurait eu besoin d’un film de ce genre pour expliquer la difficulté des chercheurs dans leur étude du virus de la Covid 19. On comprend bien aussi en regardant ce film qu’un professeur marseillais qui publie entre 1995 et 2020, 836 articles, cela semble scientifiquement impossible. Au-delà des polémiques, à montrer aux enfants pour susciter des vocations.

Pierre Oscar Lévy, réalisateur

 

UN NOUVEAU PRODUIT de Harun Farocki

[2012, 36′]

 

Résumé :

Un an durant, le réalisateur allemand Harun Farocki a suivi les réunions de Quickborner Team (QT), société de consulting de Hambourg, qui développe un nouveau « produit ». Fini le bureau fixe et personnalisé, bienvenue dans des firmes dont les 80.000 mètres carrés constitueront le bureau nomade de tout employé, autorisé à faire un jogging pendant le travail pour booster sa productivité.

L’avis de Tënk :

Grand analyste des rhétoriques implicites qui régissent notre monde, Harun Farocki se frotte ici à la logorrhée d’une équipe décidée à modifier les habitudes des employés d’une grande entreprise. La collection de détails que constitue le cinéaste souligne le processus de figuration des idées, condition de leur transformation en pratiques. Les métaphores sont soigneusement choisies et soutenues par diverses représentations — schémas, maquettes et modélisations virtuelles. Les discussions abstraites de l’équipe qui s’attelle à repenser le management auront des conséquences très concrètes pour de nombreux individus. Pourtant, la violence du pouvoir exercé, sa tentative de contrôler jusqu’à la vie privée des travailleurs, manifeste par instants, est généralement occultée par l’harmonie des images qu’il produit et la technicité de ses discours.

Olivia Cooper Hadjian, membre du comité de sélection de Cinéma du réel, critique pour Critikat