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Télérama – Terres de documentaires

14 septembre 2019

En 1978 voit le jour à Lussas, en Ardèche, un petit festival du documentaire. Le bourg est désormais le repaire des passionnés du genre… Mais tout ne s’est pas fait en un jour ! La réalisatrice Claire Simon retrace dans “Le Village”, cette formidable épopée.

Longtemps le festival de Lussas, ou États généraux du film documentaire, n’a été que visages et images fuyantes. Comme un rêve évanescent, une hypothèse utopique, il planait toute l’année au-dessus du village ardéchois, connaissait une épiphanie fin août, puis s’évaporait jusqu’à l’été suivant. Cette semaine-là, les habitants — au nombre de cinq cent quatre-vingts en 1982, le double aujourd’hui — voient alors affluer des cohortes de jeunes gens aux agissements plus ou moins exotiques. Qui plantent la tente au milieu des vignes, se répandent en verbiages abscons, cheminent par grappes en plein cagnard, un panier de fruits à la main, pour aller s’enfermer dans des salles obscures aménagées çà et là. Ces gens, ils les appellent des « imaginaïres ». En occitan, ceux qui vivent perchés dans leurs pensées.

Et puis soudain, l’été dernier, ce projet flou, et un peu fou, a vraiment pris corps dans le village. Il s’est solidifié, a revêtu une image fixe : un bâtiment, opportunément baptisé L’Imaginaïre, est sorti de terre, offrant au territoire une cinquantaine d’emplois directs, et réunissant sous un même toit ce qui constitue désormais « le village documentaire » : des salles de montage, un centre de ressources de dix-huit mille films, une école du doc (qui délivre des masters en production et réalisation), bientôt une pépinière de producteurs… Tandis que, dans le même temps, porté par la même équipe, prenait forme ce que d’aucuns appellent le Netflix du doc, une plateforme VOD made in Lussas qui compte ­aujourd’hui sept mille abonnés, la plateforme Tënk. En wolof (langue sénégambienne), « résumer sa pensée de façon nette et précise ».

Le monde de la culture et de la ruralité réunis en un village

C’est cette double aventure que retrace la série de Claire Simon Le Village, (disponible à partir du 14 septembre, tous les soirs, 20h15, sur Ciné+ Club et en intégralité sur MyCanal). Pendant quelque deux cents jours, entre l’été 2015 et l’hiver 2019, la réalisatrice (Les Bureaux de Dieu, Gare du Nord, Le Concours) s’est plongée dans ce microcosme pour en filmer toutes les péripéties : les recherches de financement, les déchirements au sein de l’équipe, les espoirs, les déceptions, les questionnements sur les ­notions de travail, de leadership, de compromission avec le secteur privé… « Ce bâtiment, qu’il soit beau ou horrible [en l’occurrence, hélas, il est plutôt laid, mal intégré au paysage et au bâti local…, ndlr], nous dit quelque chose, confie Claire Simon. Il permet d’acquérir une pérennité. À partir du moment où il est là, pour les habitants comme pour les équipes de Tënk, des États généraux ou de l’école du doc, ça devient du “sérieux”. »

 

Pendant quelque deux cents jours, entre 2015 et 2019, Claire Simon s’est plongée dans le microcosme de Lussas pour en filmer toutes les péripéties : recherches de financement, espoirs, déceptions, questionnements…

Mais ce qu’elle montre aussi, dans le creux des images, c’est la tension entre deux mondes qu’en apparence tout ­oppose mais qui, ici, se nourrissent l’un l’autre pour donner naissance à une expérience unique. Comme deux « villages » réunis en un seul : le monde de la culture et celui de la rura­lité. Car Lussas, c’est le règne des oppositions ambiguës. Les clivages ne sont jamais aussi raides qu’on le croit. À l’image de la position géographique du bourg, à la lisière des socles calcaire et basaltique, qui se traduit sur les murs des maisons par un singulier jeu chromatique : plus on avance vers le nord, plus le blanc se persille de noir, jusqu’à ce qu’arrivé sur le plateau du Coiron le noir domine.

À l’image, aussi, des sensations qui rythment la vie durant le festival, ce contraste saisissant entre, d’un côté, le temps des projections, comme des trouées ténébreuses qui donnent vers l’ailleurs, le mystère, le refoulé, et, de l’autre, le retour à la lumière et à la nature, sous la béance blanche et sèche du ciel de fin d’été. Deux temps qui, en réalité, ne sont pas étanches. Parce qu’entre les films la parole cinéphile bruit dans les rues, les campings, aux terrasses du Green Bar ou du Kilana. Parce que chaque année les projections s’invitent chez l’habitant. Et parce que l’habitant, en retour, s’invite parfois dans les films. Exemple cette année avec Adieu Choupinette, court métrage de fin d’études d’Elsa Pennachio, qui dresse le portrait d’une célébrité locale, un ancien vendeur de farces et attrapes, connu pour avoir traversé l’Europe à bord de sa voiture décorée, ­ladite Choupinette.

“Les luttes régionalistes, écologistes, autogestionnaires, le Larzac…, on était à fond là-dedans”, Jean-Marie Barbe, à l’origine du premier festival de Lussas
Pour mieux comprendre cette relation complexe avec le territoire, rembobinons la pellicule jusqu’en 1978. Cette ­année-là, un jeune Lussassois passionné de ­documentaire monte avec des copains un premier festival, intitulé Pays et Région. Il s’appelle Jean-Marie Barbe, il a 23 ans, ses parents tiennent l’épicerie du village, et il fait alors lui-même ses premiers pas en tant que réalisateur, avec un sujet sur les traditions orales paysannes (Benleu Ben). Attablé près de l’église et devant un Pac à l’eau, il se souvient de cette première saison : « On programmait tous les films indépendants qui se réalisaient en région et à cette époque, il y en avait peu, 99 % de la production se faisait à Paris. On était dans un rapport de force de type “colonisation intérieure’’, et nous, on était en révolte contre ça. Les luttes régionalistes, écologistes, autogestionnaires, le Larzac…, on était à fond là-dedans. »

Quelques années plus tard, l’événement devient Film et Cheval, flanqué d’un « marathon du scénario », où les compétiteurs doivent finaliser l’écriture d’un film en quatre jours et trois nuits en ne dormant que quatre heures. Puis, en 1989, il adopte sa forme définitive et son nom d’« États généraux du film documentaire » : un festival sans compétition, avec une programmation internationale à forte teneur sociale et humaniste, articulée en différentes sélections (Docmonde, Histoire de doc, Expériences du regard…), qui va du cinéma direct aux expériences formelles les plus audacieuses, des anonymes aux grands noms du genre (Wiseman, Godard, Kramer…). Bref, tout ce que la télévision, obsédée par l’Audimat, refusera bientôt d’accueillir. Et qui ne trouvera refuge que dans les festivals.

 

Le pôle de création et la plateforme VOD, vecteurs de légitimité

Sur le terrain, donc, ces manœuvres aux accents un tantinet révolutionnaires ne sont pas vues du meilleur œil. D’autant que le raout prend de l’ampleur. De quatre cents festi­valiers en 1989, on passe très vite à quatre mille, puis à six mille au début des années 2000. « On a alors arrêté toute information et toute publicité », raconte Jean-Marie Barbe, qui ne redoute rien tant que de voir grossir son bébé. « On s’est dit qu’on allait mourir de notre succès, que la fréquentation allait tuer l’ambiance. » Mais au fil des éditions, la greffe a fini par prendre.

Grâce au soutien des élus — y compris Laurent Wauquiez (LR), le président de la Région, sifflé à chaque soirée d’inauguration. Grâce, on l’a vu, à Tënk et à L’Imaginaïre, qui ajoutent une visibilité et une légitimité nouvelles. Grâce, surtout, à Jean-Marie Barbe, à son aura, sa pugnacité de « ­petit soldat du doc ». Enfant du pays, il aura servi de ciment à l’édifice, évitant aux « deux villages » de s’entrechoquer avec trop de violence, et au projet de se disloquer. « Tu auras toujours 10 % de la population qui sera contre, et il le faut. Mais dans les années 1980, c’était plutôt 70 % ! »

Même son de cloche chez Jean-Paul Roux, l’épatant maire de la commune, ami de Barbe, qui s’est lui aussi échiné pendant trente ans à faire tenir la greffe. À Audrey Azoulay, la ministre de la Culture de François Hollande, venue poser la première pierre de L’Imaginaïre en 2016, il s’ouvrait des « difficultés d’intégration de la manifestation dans une population rurale ». « Cela a été très, très difficile jusqu’à ces dernières années », lui confiait l’agriculteur.

Et, toujours, l’utopie

Quant à Claire Simon, en scandant son montage de scènes agrestes, elle souligne le parallèle entre le travail de l’agriculteur et celui de l’artiste, comme une tentative de réconciliation : des pêchers qui frémissent dans la brume matinale, un tracteur qui turbine entre chien et loup, un alambic fumant, le cliquetis de la taille des vignes… Elle montre ainsi deux façons de cultiver le monde, par la terre et par l’esprit. Deux formes de résistance. Deux efforts pour sauver ce qui peut être sauvé, œuvrer pour les générations futures. « C’est une idée de poète », soupire dans l’épisode 8 l’agriculteur Patrice Beautheac, ex-ingénieur en hydraulique, à propos de son projet de revenir exploiter les terres familiales. Réciproquement, quand la cinéaste parle de Barbe, c’est pour vanter son « côté terrien », cet atavisme qui l’a poussé à faire de son village « un territoire de production ». « Il écrit la légende d’un pays, dit-elle. Pagnol avait fait ça aussi. »

Et maintenant que la question de l’intégration est réglée, reste celle de l’héritage. Une fois le tandem Barbe-Roux sorti du champ, Lussas conservera-t-il son ancrage local ? Son caractère horizontal et anti-compétitif ? Son côté « Woodstock du doc », qui permet à des milliers de mordus de se ­gaver de films sans se ruiner sur une Croisette de m’as-tu-vu ? Le fondateur de l’événement, aujour­d’hui directeur de Tënk, se veut rassurant. « L’identité sera toujours là. Elle est fondamentale, ontologique. On est en train de passer le relais, de former la relève. » Et l’utopie, camarade ? Elle reste contenue dans l’essence même du documentaire, qui est la forme la plus libre du cinéma. Peut-être est-ce cela, l’utopie du « village » : montrer des images qu’on ne verra nulle part ailleurs.

À voir

Le Village, série documentaire (20 × 26 mn), à partir du 14 septembre, tous les soirs, 20h15, sur Ciné+ Club et en intégralité sur MyCanal. Puis, du 11 octobre au 20 décembre, sur Tënk.