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« Forêts de Philippe Artières » d’Arnaud Lambert

24 février 2022

Critique, programmateur et réalisateur, Arnaud Lambert est l’auteur de l’ouvrage Also Known as Chris Marker. Il a réalisé un essai filmé inspiré par l’ouvrage Retour à Berlin de Jean-Michel Palmier et co-réalisé avec Jean-Marie Barbe le film “Chris Marker, Never Explain, Never Complain”. 

Tënk a rencontré Arnaud Lambert autour de son prochain film “Forêts de Philippe Artières”, durant sa résidence d’étalonnage à l’Imaginaïre.

 

 

Synopsis

 

FORÊTS DE PHILIPPE ARTIÈRES

Arnaud Lambert

59 minutes, Français, 2021

 

Pendant quelques jours, l’historien Philippe Artières m’accueille dans sa maison perdue dans la forêt, pour y rencontrer ceux qui peuplent ses livres : criminel·les, inverti·es et autres anonymes de l’histoire.

A l’écart, le temps d’une expérience partagée, le film noue un rapport original au corps et à la parole savante. Petit à petit, c’est un peuple de fantômes, d’ombres surgies du passé, qui vient hanter les bois alentours.

 

FICHE TECHNIQUE

 

Écriture et réalisation : Arnaud Lambert

Production : Ardèche images production

Image : Arnaud Lambert

Son: Loïc Martin

Montage : Arnaud Lambert / Luc Forveille

Montage et mixage son : Benoît Chabert D’Hières

Étalonnage : Damien Pelletier

 

 

Rencontre avec Arnaud Lambert

 

Tënk : Peux-tu nous présenter ton film ?

Arnaud Lambert : “Forêts de Philippe Artières” est venu à l’intersection de mon parcours de réalisateur et de mon intérêt pour l’Histoire. Par ailleurs, je programme les Grands entretiens sur Tënk, et on s’est vite aperçu qu’il existait beaucoup de portraits d’artistes, mais peu de choses sur les chercheur·ses en sciences humaines. Notamment les jeunes chercheur·euses – alors qu’on vit, il me semble, une période plutôt faste dans ce domaine-là. Donc ce projet de film est aussi né de ce constat-là, de cette nécessité de réaliser des films pour documenter et accompagner la pensée contemporaine.

Je connaissais le travail de Philippe Artières depuis mes études d’Histoire, et je l’ai rencontré au cours d’une performance de Massimo Furlan à laquelle je participais moi-même. Quand on a commencé, il était résident au Centre Pompidou et tenait ce qu’il appelait “Le Bureau des archives populaires” (à l’occasion des 40 ans du Centre). Il avait installé un bureau en carton, portait une blouse grise, et les gens venaient lui apporter leurs archives personnelles liées à ce lieu, lui raconter leurs souvenirs. Toute cette matière était destinée à être archivée – à destination d’un hypothétique historien du futur… ça me semblait un bon point de départ : amusant, décalé par rapport à l’image traditionnelle de l’historien et en même temps significatif du travail de Philippe.

Au début, pendant deux années, je l’ai suivi pour filmer les actions qu’il effectuait dans l’espace public (exposition, performance, résidence). En parallèle, j’ai essayé de faire des entretiens un peu plus traditionnels avec lui, mais je me suis rendu compte que ça ne marchait pas très bien, que sa parole ne fonctionnait pas comme ça. Et finalement on a décidé de faire le tournage dans sa maison dans la forêt, où il passe tous ses étés, de juin à septembre. C’est une expérience de retraite pour lui, même si de nombreux amis viennent le voir. Et là-bas, l’enregistrement de sa parole et de sa pensée s’est passé de manière plus naturelle.

 

Tënk : Qu’est-ce qui t’a donné envie de filmer Philippe Artières ?

Arnaud Lambert : On ne voit jamais un historien faire ce que fait Philippe. Il s’agit de quelqu’un qui va prendre des risques à des endroits inhabituels, qui va questionner sans cesse les limites de la discipline historique, s’intéresser à des objets inattendus… Pour autant, ce n’est pas un farfelu. Il est original dans son approche mais il est parfaitement inscrit dans son champ scientifique : il est tout de même directeur de recherche au CNRS ! 

L’idée de ce film, c’est de montrer aux autres historien·nes qu’un autre rapport à la parole savante est possible, peut-être moins académique, plus aventureuse mais tout aussi précieuse.

Par ailleurs, il était évident pour moi qu’il y avait là une personnalité, ou disons un personnage qu’il fallait filmer dans son entier – non seulement sa parole mais son corps… C’est quelqu’un qui est ambigu, fragile, et fort à la fois. Son corps, ses gestes, ses regards nous disent beaucoup. Je le regarde et je me dis que son être est multiple, plein de toutes sortes de personnes…

Je ne voudrais pas parler à sa place mais Philippe a un rapport tellement fort à l’histoire qu’il se sent autant appartenir au passé qu’au présent. En plaisantant, je lui disais qu’il était une sorte d’émissaire du temps, venu parmi nous pour nous informer de toutes ces vies passées tombées dans l’oubli – un peu comme le héros de La Jetée de Chris Marker. Un émissaire… ou un apôtre !

Il me semble aussi qu’il dit des choses vraiment importantes sur la connaissance, sur la vérité, sur ce que c’est que de se transformer soi-même par le savoir.

 

Tënk : Dans le film, tu mets en place un jeu pour déclencher sa parole. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur ce dispositif ?

Arnaud Lambert : Aux premières étapes de travail, on s’est vite aperçu, avec le monteur Luc Forveille, que Philippe était meilleur, plus marquant, lorsqu’il était en mouvement. D’où l’idée qu’il ne fallait pas faire des entretiens traditionnels avec lui. L’idée du « jeu » est venu comme ça.

Le principe était de le stimuler, de le mobiliser autour de documents que je lui présentais ; il ne savait rien à l’avance – même si c’était généralement des choses faciles à identifier pour lui ; à lui de déterminer ce qui liait ces différents documents entre eux et de construire, dans l’instant, son raisonnement, d’articuler sa pensée autour de ces objets. Ce dispositif permettait de le mettre en situation, et de ne surtout pas le montrer comme on voit souvent les historiens, devant une bibliothèque.

Et ça a été assez étonnant : parce que dans cette maison perdue dans la forêt, il était très concentré et très réactif. Il s’est immédiatement saisi de l’espace, de la table, du fait de pouvoir disposer des choses. Il y a un côté « montage » dans ses travaux d’historien : la matérialité du document, la source historique jouent un grand rôle, il en fait un usage assez performatif et ce dispositif de tournage lui a permis de retrouver et d’exprimer cette créativité. Il a été très drôle, très inventif. 

 

Tënk : Comment se sont passés le tournage puis le montage des séquences tournées dans la maison ?

Arnaud Lambert : Sur le tournage, je tenais la caméra et je faisais l’entretien ; un preneur de son nous accompagnait. On était donc trois avec Philippe. On a tourné sur 4 jours, pour six séquences thématiques. Il y avait une grande régularité, c’était amusant à constater : j’arrêtais la caméra et on était à deux heures trente de rushes à chaque fois. Donc c’était de vraies performances de paroles, longues. Un vrai engagement de sa part.

Et finalement, le montage a cherché à restituer cette expérience-là. J’étais assez attaché au fait de garder ce temps de la performance orale, du risque de la pensée en direct, de l’« avènement » des idées, pour le dire de manière un peu pompeuse. Ce n’était pas vraiment une bataille mais je connaissais bien son travail et j’avais une idée précise de là où je pouvais l’emmener. Et ça a été presque jouissif, je le voyais progressivement aller là où je voulais qu’il aille. Par exemple, il y a une séquence où il parle d’un sauvage au XIXe siècle, qui vivait dans la forêt et ça l’amène à une citation de Foucault sur ce que c’est que la recherche et sa quête très intime de savoir. Tout ça c’est ce dont j’avais rêvé ! Donc tout le tournage dans sa maison s’est passé de façon très heureuse.

Dans le montage final, on retrouve ces temps de parole condensés dans des séquences de 8 à 12 minutes. Et le fil narratif du film est resté fidèle à celui du tournage : on est là pour faire ensemble une expérience de parole et on voit ce que cette expérience produit, ce qu’elle nous raconte du métier d’historien·ne, du rapport au passé et surtout aux gens du passé, de ce que « chercher » signifie, au sens fort.

Ce choix de restituer l’énergie du tournage, le jeu de la performance, a contraint le montage d’une certaine façon : toutes les séquences que j’évoquais au début, tournées dans l’espace public, n’ont pas pu être gardée. Il y avait des choses assez étonnantes, à la fois décalées, risquées et profondes mais il a fallu respecter l’unité de lieu et de temps. La forêt environnant la maison est devenu cet espace mental qu’on perçoit dans le film. Une sorte de métaphore du temps qu’arpente l’historien…

 

Tënk : Est-ce que tu as montré le montage final de ton film à Philippe ?

Arnaud Lambert : Bien sûr, il en a même été l’un des premiers spectateurs. Il l’a pas mal attendu et il était assez impatient ! Je crois qu’il s’est reconnu (ce qui n’est pas si fréquent, les personnages des films documentaires sont souvent dans une position d’étrangeté par rapport au film qui les montre) et dans ses réactions, il a été absolument fidèle à la personne qu’il avait été sur le tournage, à ses propos mêmes. C’était très impressionnant : il y a eu un accord total, d’une grande « moralité » (comment dire autrement ?) entre l’homme que j’avais filmé, qui s’était adressé longuement à la caméra et la personne qui visionnait à présent son image. Aucune vanité, aucune arrière-pensée académique – ce n’est pourtant pas un film univoque. Il a très bien regardé le film, il l’a accepté dans tous ses aspects, flatteurs et moins flatteurs. Je me suis dit que, décidément, j’avais bien fait de faire ce film ! 

 

Tënk : Quelles sont les prochaines étapes pour ton film ?

Arnaud Lambert : Ce qui est intéressant avec Philippe, c’est la dimension exploratoire de son travail. Il n’est pas tout à fait un historien classique. Par exemple, il est toujours à deux doigts de la littérature contemporaine. Donc j’aimerais que mon film vive dans des espaces hybrides, entre documentaire et sciences humaines, ou entre documentaire et littérature. ça correspondrait bien au travail de Philippe qui navigue toujours entre deux eaux.