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L’HUILE ET LE FER DE PIERRE SCHLESSER

16 avril 2021

Tënk a accueilli Pierre Schlesser en résidence pour la finalisation de son film L’huile et le Fer en février 2021. Il a été accompagné pour l’étalonnage par Damien Pelletier pendant une semaine dans les locaux de post-production de Tënk, à Lussas. Ce projet a été sélectionné dans le cadre de l’appel à projets « Films en route » 2020, composé d’une commission de 6 abonnés de Tënk, d’Alizée Mandereau, responsable des préachats et Jean-Marie Barbe, président.

 

Synopsis

 

L’HUILE ET LE FER

Pierre Schlesser

32 minutes, Français, 2021

À travers la figure de son père décédé dans un accident de travail, Pierre Schlesser évoque son enfance dans un village de l’est de la France. Ce film pudique, au lyrisme discret, est un véritable acte de foi dans la capacité du cinéma à rendre justice aux siens, ceux dont les corps ont été dévorés par la malédiction du labeur quotidien. 

 

FICHE TECHNIQUE

Écriture et réalisation : Pierre Schlesser  

Image : Pierre Schlesser  

Montage : Frédéric Dupont

Son : Céline Carridroit, Clément Lemennicier, Loïc Villiot

Musique originale : Antonin Simon

Production : Earthling Productions

Diffuseur : Tënk

 

Rencontre avec Pierre Schlesser

 

Tënk : Est-ce que tu peux nous présenter ton film ? 

Pierre Schlesser : C’est un film qui croise plusieurs choses, le portrait du village où j’ai grandi entremêlé avec un texte autobiographique. Il aborde le rapport qu’ont les gens au travail manuel et ces savoirs qui disparaissent à travers l’évocation de la figure de mon père. 

J’ai tourné le film en Lorraine, où j’ai encore de la famille et où je retourne plusieurs fois par an. J’ai depuis toujours un rapport assez fort à cet endroit que j’ai fui parce que je détestais la campagne, la vitesse de la vie là-bas. Mais depuis que j’ai commencé à écrire ou faire des films, j’ai essentiellement parlé de cet endroit. 

J’étais certainement destiné à rester là-bas et à faire un boulot physique dur, mais finalement j’ai fait du cinéma. Ce que j’ai voulu faire dans ce film, c’est montrer les gestes, les outils du travail manuel et les mettre en écho avec ceux du cinéma. Finalement, faire ce film, c’était retrouver ma place d’enfant. Parce que quand tu es gosse là-bas, il n’y a rien à faire : ou tu travailles avec eux, ou tu regardes les gens travailler.

 

Tënk : Est-ce que tu peux nous parler un peu de la genèse de ton film ?

Pierre Schlesser : Ce film est né juste après le décès de mon père, qui est mort d’un accident du travail. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse un film avec ça. Ça m’a beaucoup affecté, je trouvais ça injuste. C’est pour ça que je parle des outils. Moi, dans mon métier de monteur, je sais que mon corps n’est pas mis en péril. J’ai ce confort-là. Mais sa mort m’a rappelé d’où je venais et ça m’a donné envie d’explorer ce rapport au travail. 

J’ai mis du temps à trouver la bonne forme pour ce film et à accepter qu’il allait parler de la mort de mon père. Au début, j’ai écrit une fiction avec un ami autour des thèmes et des personnages qui sont dans le film, mais ça semblait compliqué à financer et à mettre en place. Entre-temps, j’ai voulu tourner une séquence en pensant que c’était des repérages, mais en filmant j’ai compris que c’était le début du film et que la forme documentaire me permettait une plus grande liberté. J’ai continué en alternant période de tournage, de montage et d’écriture. C’est ainsi que le film est progressivement apparu.

 

Tënk : Le son a une dimension importante dans le film, quel a été le travail effectué sur le son ?

Pierre Schlesser : Il est surtout question de silence, celui du deuil. Au moment du décès de mon père, ma famille pensait que j’allais dire quelque chose à l’enterrement. Mais je n’ai pas réussi, j’étais muet. Et ce silence-là me hante encore. Ce film est en quelque sorte le discours que je n’ai pas réussi à faire. Donc pour évoquer cela, je voulais aussi un son de l’ordre du recueillement, du méditatif. 

Le son des machines, c’est toujours cette idée de mettre en résonance le travail manuel et le travail cinématographique. J’essaie de chercher quelque chose de très simple pour que ce soit le plus épuré possible. Le film n’est pas du tout muet mais il est silencieux, il place les spectateurs dans un état de lecture. D’ailleurs, plusieurs personnes m’ont dit que le film est plus adapté au petit écran qu’à la salle, parce qu’il se rapproche d’un livre, de quelque chose d’intime. J’avais aussi l’impression que mettre des dialogues pouvaient faire basculer le film vers une forme d’impudeur, de maladresse. 

 

Tënk : Ce film a été sélectionné dans le cadre de l’appel à projets « Films en route » 2020. Il a donc été choisi par une commission de 6 abonnés de Tënk. Qu’est-ce que ça t’évoque ?

Pierre Schlesser : J’étais super content quand Alizée m’a appelé pour m’annoncer ma sélection ! Et pour moi, ce qui est bien, c’est que le film soit visible sur Tënk parce que je sais qu’il va toucher une vraie communauté. C’est une très belle place pour le film et j’en suis très heureux. En plus, il y a un peu l’idée d’un prix du public et c’est très flatteur. 

Quelqu’un m’a dit que c’était dommage que le film ne soit pas plus radical, mais en fait, c’était une volonté de ma part. J’avais envie que ce film soit vu, compris et aimé par les gens de ma famille, qui ne sont pas du tout des spectateurs de cinéma. Je voulais proposer une forme différente et travaillée à ces publics.

Pour ce film, j’ai tout porté tout seul, j’ai embauché des gens, j’ai négocié … ce qui est très lourd et épuisant. Quand Alizée m’a appelé pour dire « Tu viens finir le film à Lussas » j’ai ressenti un vrai soulagement. Les projets comme ça que tu portes pendant des années, c’est un vrai chemin de croix. Mais là, tu te dis que tu n’es plus seul, et que le film va bénéficier d’un accompagnement pour aboutir dans de bonnes conditions.

 

Tënk : Tu es déjà venu à Lussas lors des États Généraux du film documentaire. Qu’est-ce que ça t’inspire de terminer ce film ici ?

Pierre Schlesser : Finir un film ici c’est très agréable: t’es tranquille, isolé, donc c’est idéal pour tout ce qui est post-production. Toutes les conditions sont réunies pour que ton esprit soit tourné vers le film. Le seul truc que je regrette c’est de ne pas rester plus longtemps, parce que j’aurais aimé passer plus de temps à rencontrer les équipes des autres films en production et échanger sur les savoir-faire techniques ou d’écriture qui sont brassés ici. 

 

Tënk : Et pour finir, quelles sont les prochaines étapes pour le film ? 

Pierre Schlesser : Le film sera à Visions du Réel 2021. C’était une surprise, mais une très belle surprise !