Anecdote #1 – François Sculier

Cette année, l’École documentaire de Lussas fête les 15 ans du master. L’occasion pour nous de revenir sur les anecdotes de tournages recueillies auprès des stagiaires et des étudiants des 10 premières promotions dans un ouvrage intitulé Le Ciel sous nos pieds. Tantôt drôles, tantôt éprouvantes, toujours significatives de la démarche documentaire, nous vous proposerons régulièrement l’une de ces anecdotes.

Pour cette première, nous avons sélectionné un texte de François Sculier, à propos du tournage de son film La main de dieu (ou la queue de renard).

Dans ce film, le réalisateur retourne dans le Péloponnèse, en Grèce. Il y était allé une première fois durant son enfance, et il le (re)découvre, 30 ans plus tard, dévasté par un incendie. Un même territoire, deux regards, deux réalités. L’anecdote parle de sa rencontre avec l’un des protagonistes.

 

 

Anecdote : La main de Dieu (ou la queue de renard)

La main de Dieu (ou la queue de renard) de François Sculier, 2009 (87 minutes)

Bêta

J’avançais au hasard des chemins, à pied, ici ou là. J’avançais au milieu d’un paysage qui ressemblait à la guerre, c’était un monde détruit, des maisons en ruine, des terres brûlées, des arbres brûlés, des cadavres d’animaux, puis des gens perdus, assis quelque part au milieu des tôles calcinées.

J’ai rencontré un vieillard au bord d’un chemin. D’un seul coup j’ai éprouvé de la sympathie pour ce visage. Je me suis approché, je l’ai suivi. Il m’a regardé. Il a compris que je ne parlais pas le grec. Je n’avais pas la langue, je n’avais pas d’interprète. J’étais un idiot. Je n’avais que l’intuition et une lettre écrite en grec qui expliquait pourquoi j’étais là. Il a lu la lettre, je l’ai suivi, je suis allé le revoir le lendemain. Il avait l’air d’avoir accepté ma présence assez gentiment, en même temps il s’amusait à me montrer son gros fusil. Il était avec sa femme, une vieille dame assez fantasque, un peu folle. Ils étaient en train de faire une travée dans une terre caillouteuse pour faire passer un tuyau. Ils n’avaient plus d’eau. Ils se relayaient pour bêcher parce que c’était fatigant. C’était la fin de la journée. La nuit tombait. « Qu’est-ce que je fais ? Je pose ma caméra et je vais les aider ? » Je les voyais, ils peinaient. Alors je pose ma caméra, je prends la bêche et je vais les aider.

« Mais qu’est-ce que je suis venu faire ici ? Je suis venu depuis la France, je suis arrivé là pour montrer la situation de ces gens, comment ils font pour s’en sortir ». Je me suis dit : « Arrête, continue à filmer ». J’avais honte et en même temps il fallait montrer ces deux vieux dans cette situation : ils sont tout seuls, personne n’est là pour les aider.

J’ai filmé. À ce moment-là, il s’est retourné, il m’a regardé, il s’est montré lui du doigt, il m’a montré du doigt et il a rigolé. J’ai compris qu’il me proposait d’échanger nos rôles. Puis il a repris sa bêche. Et il a bêché, bêché, bêché. À partir de ce moment, je crois qu’ils ont compris ce que je venais faire là. Quand ils ont eu fini leur travail, le mari est venu vers moi, il m’a tapé sur l’épaule et il m’a invité à boire un verre.

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